Transfert négatif en psychanalyse : comprendre son rôle
Article de blog de l’école jungienne du rêve et des symboles
Votre analyste vous énerve ?
Vous avez parfois l’impression de le rejeter, de lui en vouloir, voire de le détester ?
En psychanalyse, ces mouvements ne sont pas forcément des accidents de parcours. Ils peuvent même devenir des moments décisifs du travail analytique.
C’est ce que l’on appelle le transfert négatif.
Le transfert négatif désigne l’ensemble des affects hostiles qu’un patient peut éprouver à l’égard de son analyste : méfiance, irritation, rejet, colère, haine. Ces affects sont souvent difficiles à reconnaître, parce qu’ils touchent à ce que l’on préférerait tenir à distance. Pourtant, ils ne sont pas de simples obstacles. Ils peuvent révéler ce qui, dans la cure, commence précisément à se rejouer.
Quand l’hostilité devient un matériau analytique
Dès Freud, le transfert est pensé comme un phénomène ambivalent. Il ne se réduit pas à l’attachement, à la confiance ou à l’amour adressé à l’analyste. Il comporte aussi une face plus sombre : opposition, résistance, agressivité, rejet.
Dans La dynamique du transfert en 1912, Freud souligne que le transfert négatif « peut devenir si intense qu’il met en danger la poursuite du traitement ». Autrement dit, l’hostilité envers l’analyste peut aller jusqu’à menacer la cure elle-même.
Mais c’est aussi ce qui en fait l’importance.
Freud montre ailleurs que le transfert est à la fois « le plus grand obstacle » et « l’auxiliaire le plus puissant » de la psychanalyse (Observations sur l’amour de transfert, 1915). Ce paradoxe est essentiel : ce qui semble bloquer le travail peut aussi devenir ce par quoi le travail avance.
Pourquoi ? Parce que le patient ne fait pas seulement récit de son histoire. Il la répète.
Dans Remémoration, répétition et perlaboration en 1914, Freud écrit que le patient « répète […] sans savoir qu’il le répète ». L’hostilité actuelle envers l’analyste peut donc rejouer des conflits anciens : une colère jamais adressée, une déception, une défiance, un sentiment d’abandon, une haine restée sans lieu.
Le transfert négatif devient alors une scène. Ce qui appartenait au passé revient dans la relation analytique, non comme souvenir clair, mais comme expérience vécue au présent.
Lacan : le transfert comme résistance au savoir
Avec Lacan, le transfert prend une dimension plus structurale. Il ne s’agit pas seulement de répéter des figures du passé, mais de mettre en acte quelque chose de l’inconscient.
Dans Le Séminaire XI, Lacan définit le transfert comme « la mise en acte de la réalité de l’inconscient ». Il affirme aussi que le transfert est « par lui-même une résistance ».
Cette idée éclaire autrement le transfert négatif.
Le rejet de l’analyste peut apparaître au moment où quelque chose du savoir inconscient commence à émerger. Le sujet se défend. Il résiste à ce qui se dit, à ce qui s’entend, à ce qui risque de se dévoiler.
Dans cette perspective, l’hostilité envers l’analyste n’est pas seulement dirigée contre une personne. Elle peut viser la place que l’analyste occupe : celle d’un Autre supposé entendre, interpréter, ou faire surgir une vérité difficile.
Le transfert négatif signale alors un point sensible. Un lieu où le sujet rencontre quelque chose qu’il ne veut pas encore savoir.
Attaquer le lien analytique
Melanie Klein radicalise cette question en faisant du transfert négatif une dimension très primitive de la vie psychique.
Pour elle, la haine dirigée contre l’analyste ne vient pas seulement après coup. Elle peut être enracinée dans les premières relations d’objet, là où le monde interne est encore divisé entre bon et mauvais, aimé et persécuteur.
Dans Notes sur quelques mécanismes schizoïdes en 1946, Klein écrit que « la haine […] dirigée contre l’analyste est l’expression directe des angoisses persécutives primitives ».
Le transfert négatif n’est donc pas seulement une réaction secondaire. Il peut traduire une angoisse très ancienne : peur d’être attaqué, envahi, détruit, abandonné. L’analyste peut alors être vécu comme persécuteur, même lorsque rien, dans la réalité immédiate, ne semble justifier une telle intensité.
Avec Donald Winnicott, l’enjeu se déplace vers la solidité du lien.
Dans La haine dans le contre-transfert en 1947, il insiste sur la nécessité pour l’analyste de survivre à la haine du patient. Il formule une idée centrale : « Le patient doit pouvoir faire l’expérience de sa haine sans que celle-ci ne détruise l’objet ».
Cette phrase est décisive.
Le patient peut avoir besoin d’éprouver que sa haine ne détruit pas l’autre. Que son agressivité ne fait pas disparaître le lien. Que l’analyste ne se venge pas, ne s’effondre pas, ne répond pas par un rejet symétrique.
Le transfert négatif devient alors une épreuve de fiabilité. Une relation qui tient face à l’agressivité peut ouvrir une expérience nouvelle.
Bion : quand la pensée elle-même est attaquée
Avec Wilfred Bion, le transfert négatif ne concerne plus seulement l’analyste comme personne, ni même le lien affectif. Il peut viser la pensée elle-même.
Dans Attaques contre le lien en 1959, Bion décrit certains mouvements psychiques où le patient « attaque […] la capacité même de penser ». Ce qui est attaqué, ce n’est pas uniquement l’analyste, mais la possibilité qu’un lien fasse émerger du sens.
Bion développera ensuite la notion d’« éléments bêta » dans Learning from Experience en 1962 : des éléments psychiques bruts, non transformés, qui ne peuvent pas encore être pensés.
Dans ces situations, le transfert négatif peut prendre la forme d’une attaque contre la symbolisation. Le patient rejette l’interprétation, le cadre, la parole, parfois même toute possibilité de compréhension.
Ce n’est pas seulement : “je vous en veux”.
C’est parfois : “je ne veux pas que cela puisse être pensé”.
Le travail analytique consiste alors à contenir ce qui ne peut pas encore être élaboré, sans forcer trop vite le sens.
Face à l’irréductible altérité
Les approches contemporaines ont prolongé cette réflexion.
Otto Kernberg, notamment, insiste sur le rôle de l’agressivité dans les relations d’objet. Dans Borderline Conditions and Pathological Narcissism en 1975, il affirme que « l’agression est une composante fondamentale des relations d’objet ».
Dans certaines organisations limites, le transfert peut osciller fortement entre idéalisation et dévalorisation. L’analyste est tantôt vécu comme indispensable, tantôt comme mauvais, froid, inutile ou persécuteur. Le négatif y prend une intensité particulière, parce que l’ambivalence reste difficile à intégrer.
Heinz Kohut propose une autre lecture, centrée sur le narcissisme.
Dans The Analysis of the Self en 1971, il écrit que « la rage narcissique est une réponse à une blessure du self ». Ce qui apparaît comme hostilité peut alors être compris comme la réaction à une atteinte du sentiment d’existence : humiliation, défaut d’empathie, impression de ne pas être reconnu ou compris.
Le transfert négatif ne relève donc pas toujours d’un conflit pulsionnel au sens classique. Il peut aussi exprimer une blessure narcissique profonde.
Jean Laplanche, de son côté, ouvre une perspective plus théorique sur l’altérité. Dans Nouveaux fondements pour la psychanalyse en 1987, il rappelle que l’inconscient se constitue à partir de « messages énigmatiques adressés par l’autre ».
Le transfert, y compris négatif, réactive cette altérité fondamentale. L’analyste peut être vécu comme porteur d’un savoir opaque, d’une énigme, d’un désir impossible à maîtriser. Le rejet devient alors une manière de se défendre contre ce qui, dans l’autre, reste irréductiblement étranger.
Une chance de transformation
Enfin, Alice Miller insiste sur la dimension traumatique et sur la réalité affective de la colère.
Dans Le drame de l’enfant doué en 1979, elle écrit que « la colère réprimée de l’enfant ne disparaît pas ; elle est simplement déplacée ».
Cette phrase permet d’entendre autrement certains mouvements de transfert négatif. La haine ou la colère adressée à l’analyste peut parfois être l’expression d’une colère ancienne, longtemps empêchée, jamais reconnue, jamais autorisée.
Le transfert négatif peut alors donner une forme à ce qui n’avait pas pu être dit.
Il ne s’agit pas de valoriser la haine pour elle-même. Il s’agit de comprendre ce qu’elle transporte : une douleur, une blessure, une demande, une défense, parfois une vérité émotionnelle longtemps restée sans adresse.
Ce que le transfert négatif rend possible
Le transfert négatif est un phénomène pluriel.
Chez Freud, il rejoue des conflits anciens.
Chez Lacan, il résiste au savoir inconscient.
Chez Klein, il exprime des angoisses primitives.
Chez Winnicott, il met le lien à l’épreuve.
Chez Bion, il peut attaquer la pensée elle-même.
Chez Kernberg, il révèle l’agressivité dans les relations d’objet.
Chez Kohut, il peut traduire une blessure narcissique.
Chez Laplanche, il confronte le sujet à l’altérité de l’autre.
Chez Alice Miller, il peut donner voix à une colère longtemps réprimée.
Une idée commune traverse pourtant ces approches : ce qui prend la forme d’un rejet ou d’une hostilité dans la cure n’est pas nécessairement un échec du processus analytique.
C’est parfois au contraire le lieu où il devient opérant.
Le transfert négatif oblige à ne pas idéaliser la relation analytique. Il rappelle que la cure ne travaille pas seulement avec la confiance, la parole apaisée ou l’élaboration tranquille. Elle travaille aussi avec la haine, la résistance, l’agressivité, le refus.
Et parfois, c’est précisément là que quelque chose commence à se transformer.
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